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The Rake

Sortis de la presse


11 questions avec Daddy Mojo

1. Comment vous est-il venu l’idée de lancer cette entreprise? Pourquoi? 

Tout a commencé lorsque j’ai vu un objet sur un site web, un artefact d’un vieil instrument durant la dépression des années 30. C’était un objet d’art fonctionnel fascinant, et je me suis dit wow, les musiciens à cette époque-là n’avaient pas d’argent et ils étaient tellement pris au dépourvu qu’ils fabriquaient leurs propres instruments! 

J’ai donc entrepris d’en faire un dans mon atelier de peinture, et c’est tout bonnement de cette façon que cela a commencé. Le deuxième instrument que j’ai fait à l’époque était pour mon professeur de guitare, qui m’avait échangé un mois de cours gratuits contre l’instrument. Il adorait le vieux blues, la musique ragtime, les Jug bands qui faisaient des grosses contrebasses avec des bassins pour se laver, des manches à balai, etc. Ensuite, j’en ai fait pour un autre musicien et ça s’est propagé tranquillement. C’était ça, le tout début, une passion qui s’est développée en entreprise. 

2. Pourquoi avoir dévié dans l’industrie de la lutherie suite à vos études en Beaux Arts? 

En fait, j’ai toujours cru que je retournerais à ma carrière de peintre. Lorsque nous avons débuté à fabriquer les instruments, nous nous sommes rendu compte, mon collègue et moi, qu’on travaillait bien ensemble et qu’on pouvait avoir une relation dynamique avec notre public (musiciens et magasins de musique), contrairement à la peinture qui est plutôt un travail d’ermite. En peinture, le contact que tu as avec les gens est plutôt le contact que tu as avec la galerie, qui elle, vend tes œuvres aux clients. Il n’y a donc jamais de vrai contact avec le client. Tu ne sais pas trop où tes œuvres se rendent, tu reçois un chèque de temps en temps pour les œuvres que tu as vendues, mais c’est un échange qui se fait dans l’anonymat. En fabriquant des guitares, les musiciens peuvent venir à l’atelier, nous pouvons construire un instrument avec eux en tandem et faire des trucs un peu plus spécialisés. 

Même si je ne fais plus de peinture, je reste tout de même dans le domaine de l’art. On fait de la sérigraphie sur les instruments et on travaille le métal et le bois, et on lie cela à la musique qui est notre passion. 

3. Pourquoi avoir choisi la guitare faite de boites à cigares? Peut-on jouer n’importe quel type de musique avec ce type de guitare? 

C’est un instrument si humble et facile à faire que c’est un défi que n’importe qui peut faire à la maison s’il est moindrement bricoleur. On a commencé tout simplement, et au fur et à mesure des commandes, nous avons rajouté des détails un peu plus complexes. Étant donné que la boîte à cigare possède une caisse de résonnance relativement petite, elle émet un son qu’on associe beaucoup à la musique folklorique. Toutefois, il arrive parfois que des joueurs de métal ou de jazz viennent à l’atelier! On essaie des nouveautés, on rajoute une pédale ou un certain genre d’ampli et tout d’un coup ça prend une nouvelle vie. C’est sûr qu’au départ la sonorité de l’instrument est celle d’une guitare ténor, d’un banjo ou d’une guitare acoustique, alors cela se porte mieux à un style de musique lié à l’histoire du blues, mais ça ne l’empêche pas d’être appropriée à d’autres genres. 

4. Comment s’est répandue l’existence de votre entreprise? 

Au début je confectionnais deux trois guitares par semaine que je mettais sur eBay. Je faisais des petites histoires à chaque instrument pour leur donner une personnalité et, tranquillement pas vite, j’arrivais à payer mon loyer avec les instruments. En 2006, le magazine Playboy m’a contacté pour écrire un article sur mes instruments. Suite à cela, j’ai créé un site web pour que les lecteurs puissent commander directement à partir du site sans avoir à passer par le magazine. J’ai dû agir vite parce que je faisais ça seul dans ma cuisine et tout d’un coup j’avais une centaine de commandes! J’ai trouvé un local pas cher et j’ai engagé quelqu’un pour m’aider à la construction des guitares, et nous avons acheté quelques machines de base. On a mis des annonces un peu partout dans les magazines de musique pour augmenter notre visibilité, puis quelques magazines ont écrit des critiques sur nos guitares, et ça a définitivement mis la compagnie visible à l’international. C’est ainsi que nous avons concrétisé notre passion en un métier à temps plein. 

5. L’arrivée des nouveaux médias influence-t-elle la diffusion et l’évolution de votre art? 

Oui! Même si j’étais un peu résistant à l’idée au début, nous avons maintenant une page Facebook que nous utilisons activement. C’est extraordinaire parce que les gens peuvent laisser des rétroactions, et discuter de leurs achats avec les autres clients. Ça permet de créer une communauté autour du produit. La page Facebook nous permet de partager nos photos du studio, des instruments en processus de création ou des concerts auxquels nous sommes allés qui nous ont inspirés. Du côté du site web, c’est notre catalogue virtuel. Lorsqu’il y a une nouveauté, c’est là qu’il faut rester à l’affût, tandis que tout ce qui se rapporte au quotidien, on peut rediriger cela vers notre blogue ou notre page Facebook. C’est un bon point de départ pour créer un lien avec les gens, et ensuite on les redirige vers le site web pour obtenir des informations détaillées sur les différents produits. 

6. Beaucoup de vedettes internationales ont acheté vos guitares, comment ont-elles connu votre existence? 

La plupart du temps c’est nous qui les approchons. C’est une bonne chose dans les débuts, lorsque ton produit a besoin de visibilité, d’approcher les artistes qui viennent à Montréal, surtout ceux qui pourraient potentiellement aimer le produit. On cible aussi à l’avance des gens qui ont à priori un goût pour la musique lié à ce type d’instrument. Cet été, j’ai offert l’une de mes guitares à The Edge (U2), et il ne voulait pas la prendre. Il est devenu tout rouge et mal à l’aise, il trouvait que c’était trop pour lui! En fin de compte, on partage la même passion, et les questions qu’il a sur l’instrument sont en fait les mêmes questions que tout le monde se pose. Ma récompense n’a pas été de lui offrir l’une de mes guitares, mais bien la surprise le lendemain lorsque j’ai reçu un coup de fil pour me dire qu’il en voulait une autre. 

7. Qu’est-ce qui vous motive à continuer jour après jour dans un domaine qui a un public cible restreint? 

Ce qui me motive à continuer c’est l’amour du travail au jour le jour. Il est vrai que nous sommes dans un domaine avec un public cible restreint, mais nous sommes toujours en train d’essayer d’intégrer d’autres aspects pour la compagnie, de faire des collaborations et des projets pour nous faire grandir. D’ailleurs, j’ai fait la rencontre d’un plongeur certifié qui ramasse le bois d’arbres tombés depuis plus de cent ans dans le fleuve St-Laurent, afin de confectionner des meubles et des instruments. Non seulement l’eau empêche le bois de pourrir ce qui lui confère son apparence intacte, mais la vieillesse du bois le rend extrêmement solide. Je trouve cela intéressant de travailler avec quelque chose d’historique, quelque chose qui a une âme. Aussi, la préservation du bois dans l’eau altère la pigmentation du bois et lui confère une tout autre allure avec des teintes violacées, alors que l’érable est habituellement totalement blanc. Je vous annonce ici que nous construirons bientôt nos guitares avec ce fameux bois! 


8. Au fil du temps, comment vos produits évoluent-ils? Comptez-vous élargir votre gamme de produits?  

La lutherie date d’il y a environ 200 ans, donc je pourrais dire que nous travaillons vraiment avec une technologie ancienne. On a évolué au niveau de l’utilisation de la sérigraphie, une méthode artistique un peu plus contemporaine comparativement à la lutherie, et parfois on utilise de la peinture de voiture sur les instruments pour faire des couleurs plus éclatantes. J’aimerais aussi bientôt sortir une ligne de guitares électriques. L’idée de pouvoir dessiner les corps, contrairement aux boîtes à cigares qui nous imposent un modèle, me passionne de plus en plus. Il y a donc l’aspect du dessin, de trouver des formes qui sont fluides, et ensuite de trouver un type de bois. Nous sortons aussi bientôt un ampli pour guitare à lampe, qui donne un son très chaud comme les tout premiers amplis guitare à lampe, avec un petit look art déco faisant référence aux années 30. On ne perd donc pas le lien avec les boîtes à cigares! Je pense que nous avons à la base une esthétique vieillotte, donc la technologie n’est pas tant appropriée concernant le produit et le style que je vends, mais c’est sûr que l’on s’en sert pour promouvoir nos produits. Je pense aussi qu’il y a un retour vers ça dernièrement, les gens retrouvent le goût pour le fait à la main, non manufacturé, de qualité et durable, et l’idée d’avoir une pièce unique. Il n’y aucune de nos guitares qui sont identiques, rien n’est fait en série et c’est ce que les gens aiment. 

9. Que pensez-vous de l’avenir de la lutherie vu les nouvelles technologies d’instruments électriques et électroniques? Comment vous y adaptez-vous? 

C’est sûr qu’il y a toujours de nouvelles technologies utilisées pour la confection des guitares. Il existe des guitares avec des synthétiseurs maintenant, des guitares qui possèdent des effets intégrés. Je trouve cela intéressant, mais au niveau du son, il y a quelque chose de très synthétique qui ne vient pas me charmer. Je n’ai pas peur pour l’avenir de la lutherie, et c’est bien d’innover dans un milieu traditionnel. Le métier de luthier c’est quelque chose de très old school : si vous allez dans un atelier de luthier vous allez voir un gars avec son tablier qui travaille avec des couteaux à main, des schizzles et des marteaux, mais j’en connais tout de même qui vont faire des guitares assez flyées, qui vont mélanger l’ingénierie avec la lutherie pour en ressortir des guitares bien loin du modèle traditionnel. En ce sens, je crois qu’il y a autant d’avenir pour ceux qui se tournent vers le changement que pour ceux qui demeurent dans la lutherie traditionnelle, je crois donc que peu importe la direction prise, chacun peu s’y adapter assez facilement. 

10. Vous utilisez des boîtes à cigares et leur donnez une deuxième vie pour créer des guitares. Réutilisez-vous d’autres matériaux dans la confection de vos produits? 

Au début, tout était récupéré. J’utilisais des anciens cadres de tableaux retravaillés pour faire les manches de guitare, les boîtes de cigares étaient de vieilles boîtes auxquelles l’on donnait une deuxième vie, et les sillets étaient des vis coupées que je striais pour que les cordes puissent bien rester en place. Avec le temps, la compagnie a grandi et le produit est devenu plus professionnel, donc les attentes des gens ont augmenté par rapport à la qualité du produit. Par contre, si nous revenons à l’histoire du bois trouvé dans l’eau réutilisé pour la confection d’instrument, c’est évident que je trouve l’idée parfaite. C’est sûr qu’en tant que luthier, la conscience écologique refait surface par rapport à l’utilisation du bois. Il y a des bois en voix de disparition, comme de l’ébène pour les touches, qui donne une belle couleur d’un noir intense, sauf que cela coûte cher et il n’y en a presque plus. De plus en plus, certains luthiers essaient de n’utiliser que des bois locaux, donc nul besoin de les faire venir d’un autre pays. Pour l’instant, tout mon bois est acheté localement. 

11. Si vous aviez un souhait qui pourrait rendre notre monde meilleur, quel serait-il? 

Sans pour autant être prétentieux, j’ai l’impression de le faire déjà à un certain niveau dans mon travail. Parfois, je me lève le matin et j’ouvre mes courriels, et j’ai un de mes clients qui m’envoie une photo de son neveu avec un gros sourire et qui me dit « merci de nous avoir donné le cadeau de la musique, on a sorti la guitare lors de notre rencontre de famille et ça nous a beaucoup rapproché! ». Des courriels de cette sorte, j’en reçois constamment! Et c’est définitivement une chose à laquelle nous ne pensons pas lorsque nous sommes pris dans notre travail et notre entreprise tous les jours. Nous ne réalisons pas sur le coup que nous avons envoyé des instruments un peu partout dans le monde et que cela a eu un impact positif sur la vie des gens. J’ai aussi participé à quelques ateliers dans un contexte scolaire, où nous avons fait le don de bois et de boîtes de cigares à une école pour des élèves ayant des déficiences physiques ou mentales. Le concept de l’atelier était la thérapie par la musique, et nous avons fait une session de construction d’instruments. Ce serait aussi bien dans le futur de faire quelque chose pour les milieux défavorisés, surtout qu’à la base c’est un instrument qui nous vient de ces communautés!

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